Le Comte de la Chaussette

Édition n°39

Note moyenne :
  • 4,5
(sur 4 avis donnés)

   

 

«Veuillez réserver le meilleur accueil au Comte Jules-Émile de …la… Chauss… Chaussette !».
Et voilà, ça recommence. Toute la bonne société, réunie pour fêter la naissance du dernier né de la Reine et du Roi du Lac d'Amour, pouffe, ricane, à la lecture de mon nom par le grand Chambellan.
Après cette entrée ratée, vers qui pourrais-je bien me diriger ? Le Duc et la Duchesse de la Débinade ? Non, sûrement pas ! Ils n'ont pas cessé de se moquer de moi lors de notre unique rencontre. Je les entends encore :
«Alors, toujours seul, Monsieur de la Chaussette… je me suis laissé dire que les femmes vous trouvaient trop, disons, collant, c'est ça, trop collant. C'est amusant d'être trop collant quand on s'appelle Chaussette, non ?» 
Et là, plus loin, qui vois-je donc ? Le Prince et la Princesse de la Haute Calomnie. La dernière soirée passée en leur compagnie fût un désastre. «Ce café est imbuvable, un véritable jus de chaussette, ne trouvez-vous pas mon cher Comte.» Ils sont impossibles ! 
Mais qui est donc cette jeune personne au pied de l'escalier d'honneur ? C'est en tout cas la seule qui ne détourne pas le regard où ne glousse pas comme une poule en me voyant. Je vais m'avancer vers elle et je verrai bien comment elle m'accueillera.

 
 
 
 
«- Bonsoir Mademoiselle.
- Bonsoir Comte.
- Me permettez-vous de me joindre à vous ?
- Ne serais-je point votre seul espoir de passer une soirée agréable cher Comte ?
- Si, si, je vous l'accorde.
- Alors j'accepte, à condition que vous m'expliquiez pourquoi vous portez ce drôle de nom» me dit-elle avec un large sourire.
«- Demandé avec tant de grâce, je ne puis vous le refuser.
 
 
 
 
 
 
Je suis d'origine italienne. Au IIe siècle, l'un de mes ancêtres était légionnaire. Après son enrôlement à l'âge de 17 ans, il quitta Rome pour venir combattre les Celtes en Europe du Nord. Comme le climat y était beaucoup plus rude que dans la capitale italienne, le froid lui mordait les jambes comme un chien ronge un os. Pour se protéger, il enfila sous sa tunique un pantalon court appelé feminalia ou femoralia, inspiré des braies portées par les Celtes. Après 20 ans de service comme militaire, il s'installa en France, ou plutôt en Gaule, pour y fonder une famille. Il se mit alors à porter les véritables braies, une sorte de pantalon long tenu à la taille par une ceinture.
Ses fils comme les fils de ses fils en portèrent, mais au Moyen-Âge la mode changea. Du VIIe au XVe siècle, mes aïeux enfilèrent des chausses. Les chausses étaient des tubes de tissu, séparés ou bien cousus, remontant généralement jusqu'en haut des cuisses et s'attachant à un gilet appelé pourpoint.
 
Pour connaître de nouveaux changements en France, il fallut attendre le XVIe siècle et la fin de la Guerre de Cent Ans. Comme on se tapait moins dessus, on eut alors plus de temps pour réfléchir. Ce fut une période riche en inventions, en créations et en découvertes appelée La Renaissance. On construisit des châteaux plus confortables que les châteaux forts ; on partit à la conquête du Monde, comme Jacques Cartier, découvreur du Canada …  et on changea de chausses.
 
 
 
 
 
Rendez vous compte, on divisa les chausses en hauts et bas-de-chausses !
 
- Fichtre. C'est une révolution mon cher Comte» ironisa la Princesse.
 
 
«- Vous ne croyez pas si bien dire !» m'écriais-je, oubliant qu'autour de moi on chuchotait plus qu'on ne parlait.
«À partir de cette époque, le terme de chausse désigna le haut-de-chausse, lointain ancêtre de la culotte et du pantalon. Le bas-de -chausse, de plus en plus moulant avec les modes, finira par porter le nom de bas comme ceux des femmes aujourd'hui.
 
 
C'est pourquoi au XVIIIe siècle, l'un de mes aïeux, un prospère négociant en vin bordelais, portait la culotte accompagnée de bas de soie. Cette tenue était distinctive des gens les plus riches tandis que les hommes du peuple préféraient les pantalons. D'ailleurs, au cours de la Révolution de 1789, on appela sans-culottes les révolutionnaires car ils portaient des pantalons contrairement aux nobles… leur préférant la culotte.
 
 
- Sans vouloir vous offenser Monsieur le Comte, il me semble que vous vous égarez. Vous parlez culotte et bas mais pas chaussette.
 
- Je vous l'accorde. L'ancêtre de notre chaussette est probablement un bas troué.
 
- Vous moqueriez-vous de moi ?
 
- Non, je vous l'assure. L'ancêtre de la chaussette était sans doute un bas à pied coupé qu'on portait entre le bas de soie et la botte, et qui allait de la cheville au genou. Mais la chaussette, non trouée, que nous enfilons aujourd'hui connut le succès que l'on sait grâce à la généralisation du pantalon vers 1850 et la fin de la culotte pour homme.
 
- Comte, vous m'avez éclairée et je vous en remercie mais vous ne m'avez toujours pas expliqué pourquoi vous vous appelez «Chaussette».
 
- … Je n'en ai aucune idée Mademoiselle.
 
- Je ne comprends pas. J'avais accepté de vous tenir compagnie à cette seule condition.
 
- Je sais Mademoiselle. Mais si je vous avais avoué la vérité, vous m'auriez sans doute laissé tomber comme une vieille chaussette, et à cette seule idée mon moral était au plus bas… de chausse.»
Votre note

  • 5

Avis rédigé par Pauline le dimanche 27 avril 2014 à 12:08
C'est génial !

  • 5

Avis rédigé par loulou le mercredi 06 mars 2013 à 16:51
Que voilà une belle histoire !

  • 3

Avis rédigé par 123456789 le mardi 05 mars 2013 à 18:28
c'est tres bien trouvé! XD

  • 5

Avis rédigé par christou54 le samedi 16 février 2013 à 09:46
j'aime bien le style

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